Résoudre la crise du recyclage, au Québec comme ailleurs [Solution]

Par Erika Bisaillon et Myriam Boulianne

La crise du recyclage ne date pas d’hier, et refait surface périodiquement. Pour tenter d’y répondre, la réforme du système québécois de la collecte sélective proposée par le gouvernement Legault représente une lueur d’espoir pour les experts, les centres de tri et les citoyens. La mise en place de cette réforme n’est cependant prévue que pour 2025 : il faudra donc attendre cinq ans pour calmer la crise.

Pour améliorer la prise en charge de l’ensemble des contenants, emballages, imprimés et journaux mis en marché au Québec et de les diriger vers des filières performantes de recyclage et de valorisation, le premier ministre François Legault et le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charrette, ont annoncé deux réformes, début 2020.

Le 30 janvier 2020, la Coalition Avenir Québec (CAQ) confirme que le gouvernement du Québec élargira la consigne à tous les contenants de boisson prête à boire. Cette mesure, qui entrera en vigueur progressivement à compter de l’automne 2022, repose désormais sur le type de contenant et non sur le contenu, ce qui était le cas depuis la création du système de consignes en 1984. Cela signifie que toutes les bouteilles de verre, de carton, de métal et de plastique, ainsi que les bouteilles de vin et de spiritueux seront dorénavant consignées.

Quelques semaines plus tard, le 11 février 2020, la CAQ annonce la modernisation du système de la collecte sélective au Québec et le déblocage d’un budget de 30,5 M$ pour l’achat d’équipements de pointe afin d’accroître la qualité du tri. Les centres de tri pourront ainsi compter sur cinq programmes de soutien, tels que le programme de soutien à la modernisation et au développement des centres de tri.

La réforme de la collecte sélective, lueur d’espoir ou insuffisante ?

L’adoption de la récente réforme du système québécois de la collecte sélective par le gouvernement Legault laisse pourtant des acteurs, comme Grégory Pratte de Tricentris, perplexes. À son avis, la qualité de la matière et les débouchés locaux sont déjà aux rendez-vous, ce serait plutôt le gouvernement qui ne les utilise pas à bon escient. Selon lui, le gouvernement provincial serait le premier à acheter du plus bas commissionnaire et non du marché local et recyclé.

Ainsi, Soleno, entreprise québécoise qui fabrique des tuyaux en plastique recyclé pour gérer les eaux pluviales, a dû se retourner vers l’Ontario pour vendre ses produits, car le ministère des Transports du Québec (MTQ) n’accepte pas la présence de plastique recyclé dans ses matériaux de construction. Le gouvernement impose donc le béton pour les conduites d’égouts pluviaux et refuse tout plastique recyclé.

Par conséquent, le responsable des affaires publiques trouve farfelu de la part du gouvernement de vouloir imposer l’éco-emballage (ce qui signifie que tous les emballages pourront être recyclés localement) alors que la législation actuelle ne s’accorde pas avec la quantité de matières recyclées. Selon lui, il y a un flagrant manque d’argent et de volonté politique. « Tricentris a investi 7,7 M$ l’année dernière et le gouvernement investit 30,5 M$ pour les 23 centres de tri du Québec! On est loin du compte! », plaide-t-il.

Par contre, Monsieur Pratte salue l’implantation d’une traçabilité de la matière et de l’écoconception des emballages. Selon lui, les efforts doivent être posés au premier plan de la chaîne de tri avec les éco-emballages, en citant l’exemple des sacs de croustilles qui ne sont pourtant pas recyclables, mais se retrouvent en quantités considérables dans les centres de tri.

« On surconsomme. On achète des produits avec du suremballage, on achète des produits qui viennent de l’étranger, pis après on se plaint que nos matières recyclables sont enfouies », estime Monsieur Pratte.

Selon lui, si les citoyens prenaient soin de respecter les contenants et les emballages imprimés en plus des cinq matières recyclables (métal, verre, plastique, carton et papier), l’ensemble du problème serait résolu. « On a tout pour être les meilleurs. On est capable de recycler localement l’ensemble de nos matières », souligne-t-il.

D’un autre côté, le rudologue (spécialiste de la gestion des déchets) Mario Laquerre est plutôt d’avis que la solution passe par une meilleure identification des contenants. Alors que la première collecte de recyclage remonte à 1985, il est outré qu’on doive encore se poser la question si un produit ou un autre se recycle ou ne se recycle pas. « Mes amis, ma famille et mes collègues me posent encore la question “Ça va-tu au recyclage ?” », constate-t-il. Selon lui, les industriels devraient mieux identifier leurs produits : « Pour chaque emballage, ça prend un pictogramme qui dit si ça va à la poubelle ou au recyclage. Si c’est marqué sur l’emballage que ça va à la poubelle, l’industriel va y penser deux fois avant d’en vendre », estime-t-il.

Faciliter le traitement du recyclage à la source

Le Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED) a publié un rapport en 2017 détaillant les solutions pouvant être mises de l’avant pour gérer la crise. L’uniformisation des matières recyclables  acceptées dans les centres de tri pour limiter la confusion était l’une d’elles. Puisque les matières acceptées par les centres de tri diffèrent d’une municipalité à l’autre, une certaine confusion se fait sentir au sein de la population. Cette solution aurait comme effet, selon Monsieur Ménard, d’augmenter les quantités de matières recyclables effectivement recyclées tout en diminuant les taux de rejet pouvant être sources de contamination .

Karel Ménard, directeur général du FCQGED, croit que nos comportements de consommateurs ont des coûts environnementaux et sociaux. (Crédit photo: Facebook)

Une autre solution proposée pour faciliter le traitement des déchets recyclage serait de « retirer les irritants des lignes de tri ». Par exemple, les sacs de plastique à usage unique sont des sources de nuisance et de contamination pour les centres de tri. Le Front suggère alors que les autorités gouvernementales bannissent leur utilisation .

Parmi les autres solutions suggérées, notons l’imposition d’un contenu recyclé minimal dans certains biens de consommation et la restriction de la mise en marché de contenants multi-matières.

Quant à Monsieur Laquerre il croit que d’imposer le recyclage obligatoire serait une solution souhaitable : « On est une société qui vit de lois et de règlements. Pourquoi est-ce que l’environnement serait volontaire alors que le reste de notre société est législative ». Selon lui, le Québec est une « nation riche » qui a les moyens technologiques et financiers pour gérer la crise. Il ne croit pas que la solution au problème aura des coûts faramineux. « Il faut juste s’assurer qu’il y ait une adéquation entre les besoins des marchés et ceux des centres de tri de la province. Je ne crois pas que ça va coûter si cher que ça. C’est juste une question de procédé et de processus », défend-il. Il souligne également que la réforme du gouvernement Legault en matière de collecte sélective, qui mettra sur pied une entité responsable de gérer et de surveiller le travail des centres de tri, s’assurera de cette « adéquation », sans nécessairement devoir injecter des millions.

De son côté, Monsieur Pratte ajoute que « le recyclage local est intimement lié avec l’achat local ». Pour lui, envoyer les matières résiduelles à l’étranger devrait être une solution temporaire. « On ne veut pas rajouter de la pression sur le citoyen, mais il doit comprendre qu’à chaque fois qu’il n’achète pas local, il ralentit le processus du recyclage », spécifie-t-il.

Parmi les autres solutions suggérées, on propose également de réduire la production de déchets à la source avec l’imposition d’un contenu recyclé minimal dans certains biens de consommation et la restriction de la mise en marché de contenants multi-matières. Karel Ménard, directeur général du FCQGED, croit ainsi qu’une des solutions réside dans la réduction de notre consommation.

« Le problème c’est qu’on tente de gérer un déchet au lieu de le réduire. On n’a pas encore compris qu’on consomme beaucoup trop de produits jetables. Ce que l’on consomme c’est ça qui coûte le plus cher à l’environnement et à la société. Pis aujourd’hui, on en subit les conséquences », résume Monsieur Ménard.

Modernisation des installations

En 2019, Tricentris a investi 7,7 millions $ dans la modernisation de ses équipements. Grégory Pratte estime que, grâce à son modèle d’OBNL, Tricentris peut se permettre une amélioration et une mise à jour constante de ses installations pour remplir sa mission.

Grégory Pratte, responsable des affaires publiques chez Tricentris, estime qu’il est important que la population achète des produits locaux afin de créer une économie circulaire. (Crédit photo: Twitter)

Dès février 2012, Tricentris s’est doté d’un tamis rotatif géant qui permet entre autres de retirer le verre concassé dès le début de la chaîne de tri. Construite en 2013 sur le terrain adjacent au centre de tri, l’usine de micronisation traite le verre sortant des centres de tri. La matière est conditionnée et micronisée afin d’obtenir une poudre utilisée comme ajout cimentaire. L’usine de Lachute est encore une des seules à ce jour à recycler le verre directement sur place. La Régie intermunicipale de traitement des matières résiduelles de la Gaspésie a également mis sur pied un projet de recyclage du verre. 

Parmi les autres technologies utilisées par Tricentris, le centre de tri de Terrebonne fonctionne avec des lecteurs optiques munis de souffleries et des séparateurs balistiques afin de séparer la matière.

Erika Bisaillon

D’une inlassable curiosité pour l’actualité, je suis sans cesse guidée par l’envie de découvrir nos sociétés et les citoyens qui la composent. Sensibilisée aux inégalités, j’aimerais sillonner les pays en développement afin de rendre compte, entre autres, de la condition féminine et de la pauvreté, par des reportages multimédias mêlant terrain et témoignages. J’ai un intérêt particulier quant à l'attention des jeunes envers les questions politiques et internationales et je développe récemment un intérêt pour la vérification des faits.