Le compostage communautaire, une alternative citoyenne à l’usine de biométhanisation [Solution]

Par Erika Bisaillon et Léa Harvey

Les habitants de la ville de Québec envoient encore au dépotoir et à l’incinérateur la vaste majorité de leurs résidus de cuisine et de leurs aliments périmés. À l’heure actuelle, moins de la moitié des municipalités québécoises offrent aujourd’hui le service de collecte. Parmi les grandes agglomérations, Québec et Saguenay restent les seules à ne pas offrir de service de compostage à leurs citoyens. La récupération des résidus alimentaires a pourtant des bénéfices considérables sur l’environnement et sur l’économie d’une ville selon l’organisme communautaire Craque-Bitume.

Pour pallier à la situation, l’usine de biométhanisation de la Ville de Québec est attendue pour 2021-2022. Elle permettra de récupérer les résidus alimentaires des citoyens. Toutefois, ceux qui souhaitent diminuer dès maintenant le volume de matières résiduelles qu’ils envoient à la poubelle peuvent opter pour le compostage communautaire ou encore le compostage à domicile que nous avons d’ailleurs testé pour vous.

Au niveau du compostage communautaire dans la Ville de Québec, c’est l’organisme Craque-Bitume qui gère les sites. Discrets, sans odeur et sans vermine, plus d’une trentaine de bacs de compost se fondent dans le paysage urbain de Québec. 

Alors que la majorité des bacs se retrouvent dans les quartiers centraux, l’organisme a été récemment mandaté pour élargir sa zone de service aux quartiers périphériques de Québec. Pour Craque-Bitume, ce nouveau mandat illustre la popularité que prend le compostage auprès des habitants de Québec. « L’année dernière, on a mis en place plus d’une dizaine de sites de compostage communautaire dans les quartiers périphériques de la ville en plus d’ajouter des bacs sur les sites déjà établis », souligne Louis Guillemette, coordonnateur pour Craque-Bitume.

La principale mission de Craque-Bitume est d’informer et d’accompagner le citoyen à travers les nombreuses étapes du compostage. Les membres de l’organisme s’assurent donc d’aider les ménages associés à chacun des sites, de faire la transition entre les saisons et de récolter deux fois le compost généré chaque année. Ainsi, en juin et en octobre, les gens qui participent au projet peuvent repartir avec une poche de compost et jardiner dans leur cour ou sur leur balcon.

On le fait avec les gens. On ne le fait pas pour les gens.  – Louis Guillemette

Un projet victime de son succès 

Pour faire du compostage communautaire, il faut simplement suivre les étapes et avoir envie de s’investir, mais il faut aussi être patient. Bien que l’organisme tente d’agrandir progressivement son territoire et d’augmenter la quantité de sites de compostage qu’il gère, Craque-Bitume est victime de son succès. En effet, l’organisme possède actuellement une liste d’attente d’environ 1500 citoyens attendant de pouvoir faire du compostage communautaire dans leur quartier. « Au Québec, le compostage devient de plus en plus normal. La plupart des gens qui viennent d’autres municipalités ont accès à du compost. Quand ils déménagent à Québec, ils ne comprennent pas pourquoi ils n’ont pas accès à ça ici. Il y a également un effet de masse qu’on observe dans la ville. De plus en plus d’institutions emboîtent le pas au phénomène », explique Louis Guillemette.

Les bacs de compostage communautaire s’intègrent à tous les milieux,
qu’ils soient près d’une église ou d’une école. (Crédit photo – Léa Harvey)

Le nerf de la guerre reste le financement. Pour Louis Guillemette, l’organisme tente de faire du mieux qu’il peut avec la subvention qu’il reçoit de la ville. Cette année, la Covid-19 n’aura pas aidé l’organisme qui se trouve comme beaucoup d’autres en grande incertitude. « L’agrandissement du réseau est conditionnel à l’autorisation de la Ville de Québec. À l’heure actuelle, notre financement pour l’ensemble du compost communautaire n’est pas confirmé. […] Nous attendons environ 85 000$ de la ville de Québec juste pour l’entretien du réseau actuel et pour le salaire de quatre employés. En temps normal, début mars, nous recevions 40% de ce montant. Nous n’avons toujours rien reçu et la gestion des matières résiduelles de la Ville de Québec ignore encore si le réseau du compost communautaire pourra rester ouvert en 2020 », explique Claude Labonté, chargé de projet en compostage urbain pour Craque-Bitume.

Craque-Bitume met l’accent sur le compostage communautaire, mais offre également d’autres formations aux citoyens qui seraient intéressés à faire du compost à domicile. L’organisme a notamment pour but de faire la promotion du compostage à domicile pour que le citoyen sache comment reproduire l’expérience. Balcompost ou vermicompost, les types de compostage proposés sont nombreux et diversifiés sur le site de l’organisme. Pour aider le citoyen à s’y retrouver et à se lancer, Craque-Bitume propose documents, vidéos, schémas et formations sur l’écocitoyenneté sur son site web. En se basant sur plusieurs de ces conseils, nous avons tenté de construire une vermicompostière. Plus de détails sur notre expérience ici.

Les bacs sont très accessibles et faciles à repérer. De plus, leur accès est souvent déneigé par les membres qui compostent de manière assidue. (Crédit photo – Erika Bisaillon)

Le compostage communautaire, une solution pratique pour le citoyen

En attendant l’usine de biométhanisation, le compostage communautaire reste la solution la plus simple pour réduire ses déchets domestiques. Plusieurs citoyens se désolent de la longue attente causée par la popularité du programme de Craque-Bitume. Élise Bernard, étudiante à la maîtrise en design de produit à l’Université Laval, attend patiemment son tour pour une place dans le programme depuis maintenant presque deux ans. 

Pour l’étudiante qui habite en appartement, les autres types de compost proposés par Craque-Bitume ne conviennent pas vraiment. « Je veux faire du compostage communautaire principalement parce que, comme on habite au deuxième étage, on a seulement un balcon de petite-moyenne taille je dirais. Alors pas d’espace directement au sol pour faire du compost. Et même en laissant le contenant sur le balcon, avec les risques d’odeurs et d’insectes, ça ne m’intéresse pas vraiment vu que les locataires circulent sur le balcon », explique-t-elle.

Composter ses déchets alimentaires fait depuis longtemps partie de la vie de la jeune femme qui se souvient que ses parents en ont toujours fait à l’extérieur, sur le terrain de la maison familiale. Élise Bernard souligne qu’elle tente toujours de réutiliser le plus possible ses retailles d’aliments. « Je veux faire du compostage parce que mes déchets de poubelle sont principalement des déchets naturels provenant de restes de légumes. Je fais déjà des bouillons de légumes avec des retailles de légumes, mais j’ai beaucoup de choses qui pourraient aller au compost et ainsi retourner à la terre plutôt que d’aller directement à la poubelle », spécifie la jeune femme.

Usine de biométhanisation : une solution à grande échelle qui ne fait pas l’unanimité

La Ville de Québec souhaite devenir d’avantage une ville verte grâce à la construction du centre de biométhanisation de l’agglomération de Québec. L’usine, construite dans la zone industrielle du quartier Maizerets-Limoilou, permettra de récupérer non seulement les matières organiques de ses quelque 600 000 habitants, mais aussi les boues municipales en provenance de l’usine d’épuration. Selon les estimations de la Ville de Québec, le centre permettrait de réduire son empreinte écologique de 18 000 tonnes de gaz à effet de serre chaque année.

Le centre de biométhanisation de l’agglomération de Québec sera l’un des plus grands en Amérique du Nord. Il permettra notamment de répondre aux demandes gouvernementales du Plan d’action 2019–2024 de la Politique québécoise de gestion des matières résiduelles. Cela signifie que la Ville de Québec traitera dorénavant elle-même ses résidus alimentaires et ses biosolides, plutôt que de les expédier majoritairement vers Lévis.

Toutefois, la décision de l’administration Labeaume de miser sur la biométhanisation ne fait pas l’unanimité. L’opposition municipale et l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC), n’ayant pas les mêmes positions sur l’environnement, ont notamment fait valoir que ce projet était trop risqué sur le plan financier. Il y a quelques années, c’était au syndrome « pas dans ma cour » auquel le projet avait été buté.

Qu’est-ce que la biométhanisation?

La biométhanisation (ou digestion anaérobie) est un processus de décomposition biologique contrôlé qui se déroule sans oxygène. Ce processus génère du biogaz, du gaz naturel renouvelable, convertible en énergie et un produit solide valorisable appelé digestat. Ce dernier est donc le résidu du processus de méthanisation de matières organiques naturelles.

(Crédit vidéo – Ville de Québec)

Le centre de biométhanisation de l’agglomération de Québec sera constitué de deux composantes qui seront inaugurées en deux phases.

Tout d’abord, le centre de biométhanisation de la matière organique (CBMO) servira à la biométhanisation des biosolides.Situé en face de la station de traitement d’épuration des eaux usées, près de la Baie de Beauport, la livraison de ce centre est prévu pour 2021.

Par la suite, le centre de récupération de la matière organique (CRMO) se chargera de la biométhanisation des résidus alimentaires directement à l’incinérateur. Ainsi, les résidus alimentaires seront collectés en même temps que les ordures dès l’inauguration du centre prévue pour sa part en 2022.

À ce moment là, ne cherchez cependant pas de bacs bruns! La collecte des résidus alimentaires se fera plutôt par sacs faits de plastique recyclable, de couleur typique et distribués gratuitement par la ville. Bien qu’elle soit encore peu connue au Québec, la collecte par sacs de couleur est pratiquée dans de nombreuses régions européennes, dont la Belgique, la France et la Suède. Grâce à la couleur du sac utilisé, les résidus alimentaires seront séparés des ordures par tri optique.

En optant pour des sacs, la Ville dit espérer une plus grande collaboration, notamment du côté des citoyens qui n’ont pas la place à la maison pour ajouter un autre bac. En réalisant la collecte des sacs destinés à la biométhanisation en même temps que celle des autres types de déchets, les coûts, le camionnage dans les quartiers et la production de gaz à effet de serre sont limités.

La Ville estime à 10,2 millions de mètres cubes de gaz naturel renouvelable qui seront produits annuellement et vendus par la suite à Énergir. Selon les données de la Ville, cette production permettra d’éviter la consommation de carburant fossile équivalant à celle de 4 000 voitures par année. Elle estime par ailleurs que le CBMO produira 73 000 tonnes de digestat, soit 61 000 tonnes provenant de biosolides et 12 000 tonnes provenant de résidus alimentaires. La Ville analyse encore différents scénarios pour distribuer les 73 000 tonnes de digestat qui seront produites par année.

(Crédit image – Ville de Québec)

La ville compte capitaliser sur l’augmentation déjà observée du taux de recyclage des résidus verts (feuilles mortes, gazon et autres résidus de jardinage) et alimentaires du secteur municipal qui a doublé entre 2015 et 2018 à l’échelle de la province. En effet, le Bilan 2018 de la gestion des matières résiduelles au Québec fait état de la production de 1,2 million de tonnes de résidus verts et alimentaires produites annuellement au Québec, dont environ 387 000 tonnes sont recyclées soit près du tiers (31 % — 29 % seront destinés au compostage et 2 % à la biométhanisation). Là aussi, il s’agit d’une augmentation de 51 % par rapport à 2015.

Erika Bisaillon

D’une inlassable curiosité pour l’actualité, je suis sans cesse guidée par l’envie de découvrir nos sociétés et les citoyens qui la composent. Sensibilisée aux inégalités, j’aimerais sillonner les pays en développement afin de rendre compte, entre autres, de la condition féminine et de la pauvreté, par des reportages multimédias mêlant terrain et témoignages. J’ai un intérêt particulier quant à l'attention des jeunes envers les questions politiques et internationales et je développe récemment un intérêt pour la vérification des faits.