Le transport collectif en région, une lubie? [Problème]

Par Léa Harvey et Myriam Boulianne

Dans les grandes villes comme Montréal, Sherbrooke ou Québec, l’offre de transport collectif a grandi au cours des dernières années. Le transport en commun diminue toutefois drastiquement dès qu’on s’éloigne un peu des grands centres. Les municipalités  qui mettent en place certaines petites initiatives se voient rapidement dans l’obligation d’arrêter toutes démarches en raison du manque d’achalandage sur leurs circuits.

Vers la fin janvier, Intercar a annoncé envisager supprimer deux départs quotidiens entre Québec et La Malbaie, dans la région de Charlevoix. Suite à cette décision, Madame Roy, adjointe à la direction chez Intercar, affirme avoir reçu plusieurs commentaires de la part de citoyens inquiets qui ont manifesté leur désaccord à la Commission des transports .

« D’un côté, il y a l’environnement. Mais de l’autre, prendre l’autobus c’est plus long, c’est plus d’argent, les gens sont pressés. Au niveau du coût de l’essence, ce n’est pas tant moins cher, mais au niveau de l’empreinte carbone, ce l’est », remarque Madame Roy.

Cependant, en ce qui concerne la suppression de départs entre Québec et La Malbaie, la principale raison d’Intercar n’est pas environnementale mais bien celle de la viabilité.

« On a une moyenne de six passagers le matin et de quatre l’après-midi. On est conscients que ces passagers-là sont affectés, mais on est une entreprise privée et cette liaison n’est plus rentable », précise Madame Roy.

D’ailleurs, la liaison Québec-Saguenay est la seule qui parvient à s’autofinancer, ajoute l’adjointe à la direction d’Intercar. Les autres liaisons  se trouvant, elles, dans une « situation difficile ».

Au cours des dernières années, la compagnie Intercar a déployé une stratégie marketing pour attirer la clientèle. Depuis, Madame Roy remarque que le nombre de clients, autre fois en baisse, est désormais stable. (Crédit photo courtoisie – Intercar)

Depuis 2016, la compagnie a développé une stratégie marketing visant à freiner le déclin, tels que d’offrir des prix étudiants et quelques avantages pour concurrencer la voiture. Selon Madame Roy, l’entreprise enregistre une légère hausse depuis 2017, mais le volume de voyageurs n’est plus comparable au début des années 2000, « lorsque tous les étudiants prenaient le transport en commun ».

De plus, l’adjointe à la direction précise  qu’Intercar travaille conjointement avec les MRC des régions qu’elle dessert. « On ne dessert que des régions éloignées. On travaille quotidiennement avec les préfets des MRC de notre territoire. Parce que eux, de leur côté, tentent de développer le transport collectif à moins grande échelle, mais qui pourrait s’intégrer avec nos services déjà existants », souligne Madame Roy.Rappelons que la compagnie dessert plusieurs villes et villages situés au nord du St-Laurent, de Québec à Hâvre St-Pierre et de Chibougamau jusqu’au Lac-St-Jean. Quant à la région du bas du fleuve et de la Gaspésie, c’est la compagnie Orléans qui y circule.

En dépit du faible achalandage de certaines lignes, Madame Roy soutient que le transport en commun en région est indispensable. Par exemple, chaque année, Intercar reconduit une entente avec les MRC de Hâvre St Pierre et de Sept-îles pour offrir le service d’autobus. “Sinon, il n’y a aucun transport collectif, ni de transport des colis. Y’a rien si on ne passe pas, à part les voitures”, lance-t-elle. « Il n’y a rien qu’on désire plus que les gens utilisent le transport collectif, c’est notre travail », continue-t-elle.

De plus, elle remarque un plus grand souci environnemental chez la clientèle. « On le sent au niveau de notre contact avec la clientèle. Le souci de l’environnement commence à en faire partie », soutient-elle. Madame Roy précise que « c’est quelque chose dont on entend plus parler parmi nos clients […] Il y a un mouvement qui s’entame et il va falloir changer la mentalité des utilisateurs pour qu’ils prennent davantage le transport en commun », termine-t-elle.

« La densité, c’est l’amie du transport durable »

Selon Jean Mercier, professeur retraité du département de science politique de l’Université Laval, le transport collectif en région pose beaucoup de défis et « n’est pas vraiment applicable ». Une des raisons principales est le manque de volume et de densité des petites municipalités, explique-t-il. « Comme il n’y a pas beaucoup de densité dans les petites villes, c’est difficile et le transport collectif devient compliqué », résume le professeur.

Jean Mercier, professeur retraité de l’Université Laval, a notamment concentré ses recherches sur le transport urbain durable dans les Amériques. (Crédit photo – Université Laval)

Selon lui, un des facteurs qui pourrait contribuer à l’engouement du transport collectif en région serait l’augmentation du prix du pétrole. Comme l’essence est « très peu chère », cela n’incite pas les gens à se tourner vers des alternatives durables.

« Si le prix du pétrole augmentait, il y aurait plus de covoiturage et les gens chercheraient davantage à prendre le transport en commun », explique M. Mercier.

De plus, il ajoute que le fait de vivre en région est déjà un choix en faveur d’un certain individualisme: « L’idée-même de vouloir vivre loin des autres, c’est un indice qu’on veut s’organiser seul ». Pour lui, il serait même sans doute plus facile de réduire les émissions de gaz à effet de serre des transports dans les centres urbains et les banlieues : si les gens habitaient plus près des agglomérations, il serait possible de créer des couloirs afin de créer de la densité de population. « Ce n’est pas une solution, mais c’est un cadre qui aiderait tout le reste », ajoute M. Mercier. « Le nœud de la guerre pour le transport, c’est dans les villes et dans les banlieues. C’est là que les gains peuvent se faire », termine-t-il.

Le transport collectif dans Charlevoix, un projet qui va de soi

Pour Catherine Gagnon, directrice du service de développement économique de la MRC de Charlevoix-Est, le développement d’un projet de transport collectif dans Charlevoix était quelque chose qui allait de soi alors que ce type de projet était dans les cartons de la MRC depuis le début des années 2000 et qu’elle l’envisage plus sérieusement depuis 2016.

La municipalité et plusieurs partenaires régionaux ont constitué, début 2019, la Corporation de mobilité collective de Charlevoix (CMCC). Si le projet n’en est qu’à ses débuts, Mme Gagnon est très optimiste pour la suite des choses. « C’est un projet dont la région avait besoin au-delà de la question environnementale. C’est sûr qu’en mettant sur pied la CMCC, on l’a fait pour l’environnement. Mais, au-delà de ça, ce service de transport répond à une réalité socio-économique bien précise », souligne-t-elle.

Plusieurs MRC, dans la Capitale-Nationale, offrent des services de transport collectif. Par exemple, Transport collectif de La Jacques-Cartier (TCJC) ou encore la Corporation de transport régional de Portneuf (CTRP). ( Crédit photo – Capture d’écran : Ministère des affaires municipales et de l’habitation )

En effet, alors que Charlevoix est en plein développement économique, un service de transport collectif aidera au développement social des municipalités du territoire. Selon Madame Gagnon, les objectifs principaux de la CMCC sont de donner davantage d’autonomie et d’ouvrir une plus grande accessibilité au transport. Elle ajoute que beaucoup de personnes âgées, sans accès à une automobile , doivent tout de même se déplacer sur le grand territoire que représente Charlevoix pour visiter leur famille ou encore pour se rendre à un rendez-vous médical. Elle souligne également que la réalité économique de Charlevoix, qui est une région qui vit principalement du tourisme, représente un incitatif supplémentaire. « Il y a des gens pour qui les paiements d’une voiture représentent une grande partie de leur paie. S’ils peuvent accéder à un service de transport collectif qui propose un tarif abordable, ce sera fort probablement un grand soulagement financier pour bon nombre de familles », précise-t-elle.

La directrice du service de développement économique de la MRC de Charlevoix-Est spécifie que le projet s’inscrit dans le développement économique de toute la région et se déploiera graduellement. « Le service va se développer au fur et à mesure. On vise tous les citoyens des deux MRC de Charlevoix, mais aussi la clientèle touristique qui, elle, est grandissante à chaque année. On vise des grands développements dans le futur avec un service sur horaire et des arrêts précis à travers Charlevoix », explique Mme Gagnon.

La CMCC répondra aux besoins des citoyens

La CMCC est actuellement dans sa phase d’harmonisation sur tout le territoire de Charlevoix explique Nancy Tremblay, directrice générale de la CMCC. 

Avant de penser à se développer, il fallait tout d’abord qu’on harmonise les différentes offres de transport collectif sur le territoire entre les taxis, Intercar, le service d’autobus sur réservation et le service de transport adapté. – Nancy Tremblay

La grande région de Charlevoix est divisée en deux MRC qui fonctionnent habituellement en vase clos pour de nombreux dossiers dont le transport. ( Crédit photo – Capture d’écran : Ministère des affaires municipales et de l’habitation )

Bien que passionnée par son projet, Madame Tremblay est consciente des enjeux auxquels il fait face : « L’harmonisation entre les deux façons de faire des MRC n’a pas été facile parce qu’à la base chacune d’elle travaillait en vase clos. Si un citoyen partait de Baie-Saint-Paul et voulait se rendre à La Malbaie, il devait réserver une place dans deux services différents. Ce n’est pas logique. Ce qui m’a motivé pour créer la CMCC, c’est que je me disais « c’est pas vrai qu’on ne peut pas faire mieux. Il y a moyen de faire mieux«  », se souvient Mme Tremblay. 

Si les nombreuses consultations citoyennes lui ont prouvé que la demande en transport collectif était bien réelle, elle admet que l’implantation du service ne sera pas nécessairement facile. « En milieu urbain, les services de transport collectif sont plus accessibles parce qu’il y a moins de compétition avec la voiture. Dans Charlevoix, actuellement, tout le monde doit avoir une voiture pour se déplacer. Les citoyens qui doivent se déplacer sont pris en otage. Ils n’ont pas d’offre alternative efficace. Mais les gens sont habitués à ça. La CMCC, c’est un grand changement de paradigme pour la région », explique-t-elle.

La directrice générale de la CMCC dit avoir deux objectifs pour son projet qui vise à harmoniser l’ensemble des services de transport collectif dans Charlevoix. D’une part, elle souhaite répondre aux besoins des gens en proposant une grande offre de déplacements. Par ailleurs, elle espère construire la CMCC non pas comme un service qui transporte des personnes, mais comme un réseau de mobilité à travers toute la région.

Pour l’instant, la CMCC offre un service de transport sur réservation. Mme Tremblay précise que le projet est actuellement en développement jusqu’en 2021 où la promotion à plus grande échelle de la CMCC commencera et le service offrira un transport sur horaire fixe aux citoyens. « Je suis un peu dans une situation où c’est la poule ou l’œuf. En ce moment, par année, je fais environ 50 000 déplacements sur réservation. Je suis à saturation de mon service. Il faut qu’on harmonise encore les façons de faire sur les territoires des deux MRC. Pour l’instant, je coordonne les déplacements des citoyens avec des taxis, des autobus scolaires ou du service adapté. Je réussi aussi à placer des gens sur le service d’Intercar qui possède le permis de transport collectif pour rouler sur la 138. Je leur achète des places vides et je les revends à moindre coût à mes clients », explique Mme Tremblay qui se dit présentement être en « mode solution ».

«Est-ce que je changerai d’opérateurs? Est-ce que dans le futur les déplacements se feront par minibus ou par taxi? Je n’en suis pas encore certaine. Dans la prochaine année, on va développer une politique de service et créer une nouvelle desserte. Je souhaite vraiment créer un bon service de transport collectif afin de répondre aux besoins de tout le monde », conclut positivement Mme Tremblay, qui assure avoir une grande vision pour le futur du transport collectif dans Charlevoix.

Léa Harvey

Amoureuse de la langue française sous toutes ses formes, je suis continuellement guidée par l’envie de découvrir ma société et les gens qui la composent. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussée à écrire de nombreux textes qu’ils soient littéraires ou journalistiques. D’une inlassable curiosité, je m’intéresse à tout ce qui m’entoure que ce soit art, culture, science, information ou politique.