Résoudre la crise du recyclage, au Québec comme ailleurs [Problème]

Par Erika Bisaillon et Myriam Boulianne

Suremballage. Citoyens confus sur la marche à suivre. Bacs de récupération non respectés. Centres de tri submergés. Ballots de déchets contaminés. Exportations des matières résiduelles en Asie. Coûts environnementaux… La crise du recyclage ne date pas d’hier et refait surface périodiquement au Québec comme ailleurs

Le Bilan 2015 de la gestion des matières résiduelles au Québec, démontre à quel point les citoyens sont encore mal informés au sujet des bonnes pratiques de recyclage: près de la moitié des déchets que nous générons chaque année ne sont pas envoyés au recyclage. Par exemple, 56% des répondants admettaient déposer certaines matières dans le bac de récupération lorsqu’ils étaient incertains et 54% des matières provenant des résidences sont acheminées aux fins de recyclage.

« Il faut travailler sur les intrants pour avoir de meilleurs extrants », affirme Grégory Pratte, responsable des affaires publiques du centre de tri Tricentris. Selon lui, la population doit changer ses comportements en matière de recyclage pour aider à résorber la crise. Il souligne que ces comportements ne se limitent pas seulement à recycler à proprement parler, mais concernent également nos habitudes de consommation.

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Le cas de Tricentris

L’organisme à but non lucratif (OBNL) Tricentris est spécialisé dans le tri de matières recyclables et possède trois des vingt-trois centres de tri de la province. Ses usines sont situées à Lachute, Terrebonne et Gatineau, et Tricentris dessert 234 municipalités. Cela représente l’équivalent d’un bac de recyclage sur trois au Québec.

Grégory Pratte explique qu’une fois les matériaux triés, des débouchés sont trouvés aux cinq familles de matières recyclables. Il estime qu’environ 10 % à 12 % de la collecte sélective sont rejetées, sommairement constitué d’articles non-recyclables.

Pour l’instant, Tricentris exporte des ballots de papier vers l’Inde, l’Indonésie et la Corée du Sud. À cet effet, M. Pratte explique que la demande de papier recyclé y est beaucoup plus élevée qu’au Québec. Autrement dit, notre taux de récupération local ne cadre pas avec notre taux de consommation de papier recyclé. L’Asie quant à elle utilise le papier recyclé afin de produire divers emballages de produits par exemple.

Outre le papier, Tricentris vend ses matières recyclables au Québec ou dans les régions limitrophes comme le nord des États-Unis ou encore l’Ontario. D’ici 2021, Grégory Pratte assure que l’entièreté des matières issues de la collecte sélective seront recyclées localement, comme c’est d’ailleurs le cas dans la majorité des centres de tri du Québec.

En ce qui a trait à la traçabilité de la matière, Tricentris s’assure de suivre le chemin parcouru par une matière recyclée grâce à la « map-matières » disponible sur son site Internet. Celle-ci montre quelle quantité de matière est achetée et par quel recycleur.

La « map-matières » proposée par Tricentris montre quelle quantité de matière est achetée et par quel recycleur. (Capture d’écran – site web de Tricentris)

Destination Asie

Depuis 2017, certains marchés d’exportation des matières recyclables, en particulier la Chine, ont considérablement augmenté leurs exigences, ou même banni l’importation de plusieurs matières. Or, selon RECYC-QUÉBEC, ce sont 61 % de ces matières qui étaient exportées vers l’étranger en 2015. Les centres de tri ont aussi dû composer ces dernières années avec une évolution du type de matières reçues, comme la diminution du papier journal ou encore une plus grande variété de plastiques, accompagnées d’un volume considérable de matières non recyclables. Selon le bilan 2018 de la gestion des matières résiduelles de RECYC-QUÉBEC, 52 % des papiers et cartons récupérés traversent les frontières alors que de manière générale, la part des matières recyclables exportées, qui ne cessait d’augmenter depuis 2010, a baissé de 20 % en 2018.

Mario Laquerre explique que la Chine, qui a longtemps été le plus grand importateur de matières recyclables au monde, retriait à la main les ballots qu’elle recevait et en séparait les contaminants. Le plastique et le métal qui s’y trouvait avaient une valeur marchande jusqu’à quatre fois supérieure au papier.

Plus récemment, le « papier mixte », boudé par la Chine depuis 2018 en raison de son taux de contamination élevé, n’est plus non plus le bienvenu en Inde, qui en était devenue la principale destination. En janvier 2020, six conteneurs ont été interceptés en Belgique à destination de l’Inde, car les ballots de papiers qu’ils contenaient étaient contaminés à plus de 5 % de matières plastiques.

Le rudologue Mario Laquerre affirme que plusieurs pays d’Asie du Sud-Est ont pris la relève de la Chine lorsque celle-ci a interdit les importations de déchets. (Crédit photo: Université de Sherbrooke)

Pour l’instant, le papier mixte trouve encore preneur ailleurs en Asie, mais les quantités achetées par ces pays ne permettent pas de vider les inventaires en Amérique. En effet, avec une population de 1,4 milliard d’habitants, il semble évident pour M. Laquerre que la Chine pouvait absorber plus de matières que les Philippines qui abritent 105 millions de personnes. Du coup, les pays émergents achètent et retrient les ballots, avant de les revendre à leur tour en Chine comme matière première.

Le spécialiste ajoute également que la Chine est devenue autosuffisante en matières résiduelles depuis quelques années et que c’est entre autres pour cette raison, qu’elle ferme ses frontières aux importations. « Les marchés émergents en Asie comme la Malaisie, les Philippines ou l’Inde ont simplement pris la relève de la Chine. Le problème a été déplacé, sans être réglé pour autant : l’envoi de matière de piètre qualité demeure. », martèle-t-il.

«La crise du recyclage, comme on la nomme, est provoquée par l’envoi de matière sans valeur, affirme Mario Laquerre. Les pays asiatiques reçoivent des lots de matières inintéressants pour eux, car depuis quelques années nous leur envoyons les restants de nos centres de tri. – Mario Laquerre»

Il n’existe aucune norme quant aux quotas de contamination des ballots exportés, qui sont négociés de gré à gré entre le client et le courtier, explique Mario Laquerre. Un pays peut ainsi décider de retourner les ballots reçus, comme dans le cas de l’Inde par exemple, s’ils ne sont pas dans un bon état. Un contaminant faible, même présent à hauteur de 1 %, peut rendre difficile l’usage de la matière dans la fonction qu’on souhaitait lui donner, ce qui peut être suffisant pour qu’un pays n’en veuille plus.

Pour limiter ces risques de contamination, les tris optiques évoluent, mais ne sont pas efficaces avec certaines catégories de matériaux comme le plastique PET noir, explique Mario Laquerre. Ce dernier n’est pas détecté par le trieur optique en raison de sa couleur foncée, ce qui augmente les risques de contamination.

Par ailleurs, des techniques existent déjà pour décontaminer certaines matières avant leur retraitement. Le rudologue précise que le plastique et le métal (et antérieurement le verre) sont acheminés à de tierces usines afin d’être décontaminés avant l’usage. Par exemple, le plastique est trié par processus de flottaison. Par contre, dans le cas du papier et du carton, il n’y a pas encore de méthode efficace à ce jour pour les « décontaminer ». La manière dont la séparation des matières sera faite aura donc un impact significatif sur le potentiel de contamination. Et à terme, leur retraitement à l’étranger.

Myriam Boulianne

Étudiante au certificat en journalisme à l'Université Laval. Polyglotte en herbe et avide lectrice d'Haruki Murakami. Dans mes rêves les plus fous, je suis correspondante à l'étranger au Japon pour le New York Times.